Le 25 octobre dernier, neuf Français, sept Espagnols et un Belge ont été arrêtés après que l’association française Arche de Zoé ait tenté de faire sortir cent trois enfants du Tchad, sous le motif qu’ils étaient censés être des orphelins issus du Darfour voisin. Les enfants devaient être remis à des familles en France. Onze des personnes concernées ont été relâchées depuis, pour partie grâce aux efforts du Président Sarkozy. Les autres font l’objet de poursuites devant la justice tchadienne, pour enlèvement et escroquerie. L’affaire a soulevé de multiples questions morales et légales qui tournent autour du droit d’ingérence humanitaire et de la responsabilité des associations agissant au sein d’un Etat souverain.
L’association Arche de Zoé persiste à affirmer que les enfants sont entrés au Tchad par la frontière très poreuse qui sépare ce pays du Soudan, que les parents étaient d’accord pour se séparer des enfants, et que le système juridique peu respectable du Tchad pesait de peu de poids dès lors qu’il s’agissait de sauver des vies humaines. Les autorités tchadiennes affirment que les enfants n’étaient pas orphelins, que les parents pensaient que les enfants étaient hébergés sur place, et que le projet d’ensemble était illégal.
L’opinion publique en Europe a, de façon générale, condamné l’organisation française et dénoncé une action qui a violé les lois d’un pays « plus faible » au nom de prétendus « principes humanitaires ».
L’action de l’Arche de Zoé semble effectivement poser problème : la plupart des enfants semblent ne pas être des orphelins et avoir été couverts de faux bandages destinés à les faire paraître blessés, mais je pense qu’il serait immoral d’utiliser cette action pour disqualifier d’autres actions humanitaires internationales menées par des associations non gouvernementales.
Que faudrait-il penser si les familles avaient su que leurs enfants devaient être envoyés vers la France ? Et que faudrait-il penser si, après avoir tenté d’agir dans le cadre de la légalité, l’Arche de Zoé s’était vue interdire par le gouvernement tyrannique tchadien d’emmener les enfants, quand bien même ceux-ci auraient été confrontés à un danger clair et imminent ? Ceux qui affirment que, dans ce genre de circonstances, une association humanitaire européenne ne devrait pas avoir le droit de violer les lois d’un pays non démocratique vivent mentalement dans un monde étrange et très douteux. Ce qu’ils affirment, en fait, est que des parents peuvent légitimement se voir dépossédés des droits qu’ils ont sur leurs enfants par un gouvernement, même si cela implique la mise en esclavage ou la mort des enfants.
En invoquant le droit international, de nombreux critiques des actions humanitaires privées se fourvoient. Si la Convention de La Haye de 1993 stipule que les solutions nationales doivent être préférées aux solutions internationales en cas de situation humanitaire grave, la Convention de Genève de 1951, elle, légitime toute action visant à sauver des enfants menacés. Mais la question va bien au delà du droit international : elle relève de la morale.
L’histoire comprend de nombreux exemples de parents qui ont envoyé leurs enfants à l’étranger grâce à des aides humanitaires, en violation des lois de leur pays. Lors de la révolution cubaine, des milliers de familles, terrifiées par l’idée que le nouveau gouvernement pourrait s’emparer de leurs enfants, ont envoyé ceux-ci illégalement à l’étranger grâce à l’opération Peter Pan, menée sous l’égide de l’Eglise catholique, et qui a permis d’exfiltrer 15 000 mineurs cubains vers les Etats-Unis. On pourrait citer aussi l’action héroïque d’Irena Sendler, qui a fait sortir en 1942 des centaines d’enfants du ghetto de Varsovie après avoir persuadé les parents que leur progéniture devraient se cacher sous des identités chrétiennes pour être sauvée. Irena Sendler travaillait avec une organisation britannique. S’agissait-il là de violations des lois et du droit international ou d’actions humanitaires exemplaires ?
Le Tchad est une dictature dont le Président a suspendu divers éléments de la Constitution voici deux ans. Divers groupes qui ont mené une guerre civile dans le pays sont toujours très actifs. Des milliers de gens qui fuient le Soudan traversent la frontière chaque semaine. Le risque de mort pour les enfants vivant dans l’Est du Tchad est très réel. Si les parents avaient voulu envoyer leurs enfants en France pour qu’ils soient protégés par des familles d’accueil, n’aurait-il pas été justifié qu’une organisation mette sur pied un vol charter très discret pour les faire sortir du pays ? Le gouvernement tchadien aurait-il légitimité à dire qu’envoyer les enfants en France dans ces conditions relève du « colonialisme » ?
Les Européens que répugne et indigne l’action de l’Arche de Zoé devraient se demander si les décisions que leurs gouvernements envisagent de prendre, à savoir interdire toutes les actions humanitaires qui n’ont pas reçu l’aval des autorités du pays où le problème se pose, ne risquent pas de les transformer eux-mêmes en impérialistes qui méprisent la vie humaine en niant à des enfants africains en danger de mort la chance de survivre.
Ecrit par Alvaro Vargas Llosa
Le : 11/12/2007


Vous omettez un détail: l'Arche de Zoé avait prévu de violer aussi les lois françaises sur l'immigration et celles sur l'adoption. Cela ne vous dérange pas?
Cela ne vous pose pas un problème qu'un groupuscule de gens, ne s'autorisant que d'eux-mêmes, décide ouvertement de violer les lois de leur pays et celles des pays qu'ils prétendent secourir, au prétexte qu'ils seraient couverts par des conventions internationales, qu'ils interprètent sans l'avis de personne?
L'équipée de l'Arche de Zoé est une démonstration en vraie grandeur de tous les vices du droit-de-l'hommisme et de l'immigrationnisme. Un vrai test en laboratoire. C'est la preuve que cette idéologie est un néo-colonialisme, aussi arrogant que sournois.
Et c'est bien ainsi que l'a ressenti le peuple tchadien.