• « Barack gagne, Emmanuel trinque | Aux journalistes et politiciens qui se reconnaitront »

    Obama, l’anti-Michael Moore par Brice Couturier (France Culture) 10/11/08

    Je ne fais pas partie des Européens qui estiment avoir le droit de voter aux Etats-Unis, sous prétexte “d’hyper-puissance”. Je ne crois pas à la thèse de “l’Empire”, dont nous ne serions qu’une province. J’estime le droit de vote lié aux droits et aux devoirs de la citoyenneté - qui comporte, entre autres, le fait de payer des impôts pour l’entretien de l’Etat et l’éventualité d’aller se faire tuer à la guerre pour la défense de son pays… Je me demande quelle serait la réaction de ces journalistes qui, ici, ont fait une campagne maladroite et tapageuse en faveur d’Obama,  si les Américains venaient nous indiquer pour qui nous devons voter… Mais, c’est vrai, je fais partie de cette écrasante majorité d’Européens qui ont souhaité la victoire de Barack Obama. Je dis Européens, car il faut savoir que les élites asiatiques préféraient son rival (voir l’article de Dominique Moïsi sur Project Syndicate). Cependant, les réaction des média français à cette victoire m’embarrassent. Parce qu’ils me semblent en ”racialiser” à outrance le sens. Au lieu d’y voir la preuve 1° que la société américaine n’est pas raciste, contrairement à ce qu’on nous chante sur tous les tons, 2° que la mobilité sociale, liée au “rêve américain” y est une réalité incontestable, 3° que, dans la concurrence des modèles qui se joue, en ce moment, la démocratie libérale, la société ouverte peuvent encore marquer des points face à ses concurrents autoritaristes - tant dans les versions russe que chinoise.

    Lorsqu’Alexandre Dumas a été panthéonisé, Le Monde a titré “un métis entre au Panthéon”. Et c’est tout. Dumas était réduit à la couleur de sa peau. Pas besoin de le lire. Son oeuvre disparaissait tout entière derrière son “origine ethnique”, comme si le personnage s’y résumait tout entier. Pour moi, Dumas représente autre chose qu’une histoire de pigmentation de peau - la quintessence d’un certain esprit français. Y compris dans ce qu’il a de plus irritant. Comme, par exemple, ce mépris du “bourgeois”, accusé de chercher tout prosaïquement à s’enrichir - quand nos “mousquetaires”  dépensent sans compter, ignorant tout de l’origine éventuelle de l’argent qui leur échoit (le travail, l’industrie et le négoce, ces affaires méprisables et indignes d’un grand seigneur comme Athos). Mépris du bourgeois qui ménage sa piètre existence, quand les mousquetaires offrent leurs vies à chaque carrefour.  Le “sens de l’honneur” et la mentalité de caste, si terriblement françaises (cf. Philippe d’Iribarne : “l’étrangeté française”). Mais aussi, la version française du dandysme : le sens du geste, le panache, l’acte gratuit et la folle bravoure, le fait de narguer la mort pour un baiser, pour un pari - bref, ”l’esprit mousquetaire”. Comme lors de cette extraordinaire scène du dîner au bastion Saint Gervais dans “Les trois mousquetaires”.

    Cette fois encore, les mérites personnels du jeune sénateur de l’Illinois, son programme, sa personnalité, disparaissent derrière la couleur de sa peau - qui devient la seule information disponible le caractérisant. Et qui ne nous apprend rien, en réalité. Mais cela va dans le sens et des préjugés et de la paresse des chers confrères, obnubilés par cette affaire de “race” au point d’en négliger tout le reste.

    La victoire d’Obama est, en effet, présentée par nos média comme comme celle du “candidat noir”. Ou encore du ”représentant des minorités“. Un piège que lui tendait précisément le camp républicain et qu’il a su éviter avec beaucoup d’habileté politique. Car si Obama s’était laissé enfermer dans ce statut de ”candidat des minorités”, sa défaite était assurée. Non seulement, les Noirs ne représentent que 12,8 % de la population des Etats-Unis selon le dernier recensement du US Census Bureau, et les Blancs, 81 %, mais même en les réduisant aux “White persons non Hispanic”, ils représentent encore une nette majorité de la population, avec 66,4 % du total. Si donc, les Américains avaient voté en fonction de la couleur de leur peau, ils auraient élu McCain. La preuve est établie qu’ils ne l’ont pas fait - contrairement aux pronostics pessimistes du Monde Diplomatique de ce mois de novembre, qui nous ressortait “l’effet Bradley”…

    Si Obama a habilement déjoué ce piège, c’est, dit-on, en mettant en avant le fait qu’il est culturellement “blanc”, élevé par des grands-parents blancs dans un milieu blanc au Kansas” (je cite Orlando Patterson : “la force d’Obama ? Etablir un pont entre vote blanc et vote noir”, Le Monde du 15 octobre 2008). Personnellement, je refuse de considérer qu’il existe des “cultures” blanche ou noire. Quand Jessye Norman, qui est noire, chante les 4 derniers lieder de Richard Strauss, c’est de la musique noire ? Quand Gerry Mulligan et Stan Getz, qui étaient des jazzmen blancs,s reprennent “Scrapple from the apple” de Charlie Parker, c’est de la musique blanche ? Personne n’est culturellement conditionné par la couleur de sa peau. Imaginer le contraire est proprement raciste. Souvenons-nous du personnage de Tom Wolfe, Roger II White, brillant avocat noir , amateur de Stravinsky, en porte-à-faux avec un environnement qui veut absolument qu’il joue la carte “soul”, et adopte le style vestimentaire du ghetto.

    Loin de ces clichés, Obama  a “mis en avant le dépassement des clivages communautaires, plutôt que la réussite de telle ou telle minorité” (François Durpaire et Jean-Claude Tchicaya “Obama séduit les banlieues” dans Libération du 13 mais 2008). Il a remis en question une bonne part de la philosophie racialiste qui a sous-tendu jusqu’à présent l’affirmative action en soulignant notamment qu’il n’y avait aucune raison que ses deux filles, Malia et Sasha”, “assez gâtées par la vie” soient avantagées aux dépens de jeunes étudiants issus de milieux défavorisés blancs. Le philosophe Michael Sandel a écrit que le programme d’Obama avait donné congé à la fois à la tactique de division de l’électorat en groupes d’appartenance communautaires ou religieux - qui a été celle des Bush - mais aussi à une certaine tradition démocrate consistant à additionner les groupes de pression minoritaires, stratégie dite “coalition arc-en-ciel”-  au profit d’une réhabilitation de la notion de bien commun. C’est le sens de ses appels aux Républicains, de son hommage à McCain au soir de sa victoire.

    C’est pourquoi la rhétorique d’Obama est patriotique et churchillienne - et non pas victimaire. Nos télévisions ont montré les larmes de crocodile de Jesse Jackson, le soir de la victoire. Elles se sont bien gardé de relever qu’il avait menacé de “couper les couilles” à Obama, coupable d’avoir “évoqué le comportement déplorable de tant de pères noirs qui abandonnent femme et enfant” (Orlando Patterson). Obama n’a pas pratiqué “la loyauté envers le groupe d’appartenance” - qui a longtemps figé les “communautés” américaines dans un face-à-face tendu. Il ne ménage personne, exprime les mêmes exigences envers tout citoyen américain, quelle que soit la couleur de sa peau. On pourra peut-être même le créditer un jour d’avoir sonné la fin d’une certaine forme de political correctness qui a stérilisé pendant deux décennies la vie intellectuelle américaine.

    Ce qui est formidable, ce n’est pas qu’un Noir devienne président des Etats-Unis, mais que le fait que, dans ce pays-là - et non dans pas mal d’autres - cela soit possible. J’attends que la Russie désigne un Caucasien pour succéder à Poutine. Que la Chine élise un musulman premier secrétaire du Parti… Toute sorte d’idéologues nous ont présenté les Etats-Unis, ces dernières années, selon les procédés rhétoriques du temps de la Guerre Froide. Alors que le “camp communiste” avait fondu comme neige au soleil, on voyait courir encore le canard sans tête de l’ancienne propagande soviétique. Et le gros balourd de Michael Moore - qui vient de ce milieu communiste à l’ancienne - nous assénait ses caricatures outrancières et méchantes. Nous savons aujourd’hui qu’il avait tort. L’Amérique, la vraie, ne ressemble pas au portrait qu’il en faisait dans ses laborieux pensums. Elle a la belle allure, le visage énergique et ouvert de Barack Obama. Le président Obama apporte la preuve que les Etats-Unis sont bien ce pays où un fils d’immigré africain et d’une mère blanche issue des classes populaires peut accéder au premier rang par son talent et son travail. Ce pays pratique réellement les valeurs qu’il proclame. On prétend les valeurs démocratiques partout sur la défensive face à la prétendue efficacité supérieure d’un capitalisme d’Etat cynique, appuyé sur le pouvoir autoritaire d’un parti en situation de monopole et d’une information muselée. Le camp de la démocratie vient encore de marquer un point. Elle vient de gagner une capacité supplémentaire à séduire et à convaincre.

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